La revanche des élites « progressistes » : le film « Heimatland »

David l’Epée
Philosophe, journaliste
La Suisse n'existePasBon

 

Le Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF) a été début juillet l’occasion, pour ceux qui ne l’avaient pas vu, de découvrir le film Heimatland, réalisé par dix réalisateurs suisses issus de zones linguistiques et de régions diverses. Lorgnant du côté du film catastrophe et de l’anticipation, ce long métrage raconte comment, un beau jour d’automne, un mystérieux nuage se forme sur la Suisse et stagne sur le territoire, s’arrêtant net aux frontières et n’allant pas plus loin, alertant les météorologues sur un danger imminent : celui d’une tempête destructrice telle que notre pays n’en a jamais connu. Les premiers à s’alarmer sont les compagnies d’assurances, qui réalisent en anticipant le cataclysme à venir qu’elles seront incapables de couvrir les dégâts et qui n’ont d’autre alternative que de quêter une aide de l’Etat pour éviter la banqueroute. Cette idée est d’ailleurs la seule bonne trouvaille du film, le reste est désespérant de conformisme et empreint d’une moraline insupportable.

Le ton est déjà donné sur l’affiche – une croix blanche toute dégingandée avec un slogan : La Suisse n’existe plus. On comprend vite que la catastrophe annoncée (cette tempête apocalyptique) n’exprime pas tant une peur ou une angoisse des réalisateurs qu’un fantasme, quelque chose qui relève d’une sorte de désir de revanche – revanche sur le réel, revanche sur un peuple qui n’est pas dans leurs cénacles en odeur de sainteté. Comment ? Des « artistes » de la gauche bobo qui crachent sur leur pays avec l’argent du contribuable ? Mais il n’y a rien d’extraordinaire à ça, me direz-vous, on voit ça à longueur d’année et pas qu’au cinéma, c’est même un peu la règle du milieu artistique fédéral, une expression de notre masochisme national en quelque sorte. Est-il possible de faire encore pire que Lionel Baier et ses tribunes prétentieuses dans Le Matin Dimanche, qui, pleines d’autosatisfaction, oscillent sans cesse entre diabolisation de la démocratie directe, appels à l’adhésion de la Suisse à l’UE, odes au grand Israël et leçons de catéchisme queer ? Si, c’est possible, il suffit de faire la même chose en forçant encore un peu le trait. Or, quel meilleur sujet, pour faire la morale au bon peuple, que celui de l’immigration, en imaginant une fiction dans laquelle le processus serait inversé ? Menacées par la tempête et n’ayant guère confiance dans leurs abris antiatomiques et leurs réduits alpins exhumés de la dernière guerre, des foules de Suisse partent sur les routes et tentent de gagner les pays limitrophes pour échapper au danger. Et bien sûr, elles seront reçues à la frontière par des flics et des barbelés et devront payer le prix de leur isolement et de leur refus de s’aligner sur la politique de Bruxelles.

Heimatland, comme tous les films catastrophe, se pose la question de savoir ce que pourrait être le comportement des gens de tous les jours dans le cas d’une crise grave mettant en jeu la sécurité et la survie du groupe. S’il fallait résumer le film sous cette perspective, on pourrait dire : cette crise révèle que les Suisses sont égoïstes, veules et individualistes, et que les immigrés sont solidaires, généreux et stoïques face à l’adversité. Un personnage de policier va même jusqu’à préciser, alors qu’il intervient pour protéger un commerce attaqué par des pillards, que parmi ces derniers tous sont Suisses sans exception… Bien évidemment, cela va de soi ! Les immigrés, présentés immanquablement sous les traits de membres de familles modestes et laborieuses, seront finalement récompensés pour leurs vertus : il leur suffira, au moment de l’exode, de montrer à la frontière les papiers d’identité de leur pays d’origine (on suit ainsi une famille originaire d’ex-Yougoslavie) pour que les douaniers allemands les laissent passer, alors que les Suisses, désespérément mono-nationaux, sont condamnés à rester derrière les barbelés et à attendre sagement la mort, ayant le tort de ne pas être membres de l’Union européenne. Bien fait pour eux, ça leur apprendra à voter correctement !

Cette scène est peut-être d’ailleurs la plus emblématique du film : on y voit un méchant Suisse essayer vainement de convaincre puis de graisser la patte à un douanier allemand qui lui refuse le passage alors qu’une famille immigrée vient de passer sans complication. On sait qu’il est méchant d’une part parce qu’il est Suisse (en plus d’être un mâle blanc d’âge mur et fumeur, ce qui n’arrange rien) et d’autre part parce que le début du film nous l’a montré en train de profiter d’une prostituée noire avant d’essayer de convaincre un chauffeur de taxi immigré fidèle à sa femme et bon père de famille des vertus de l’adultère. Un monstre, vous dis-je. Après avoir fait une remarque raciste sur la famille qui a pu franchir les barrières de sécurité sans encombre, il proteste encore pour passer, ce à quoi le douanier lui répond : « Je n’y peux rien, ce n’est pas moi qui les ai voulues, ces frontières de merde ! » Résumons : les Suisses sont pervers et les frontières c’est mal. Dans cette scène-là, les cinéastes peinent à contenir leur jubilation.

Le plus pénible est certainement de voir Jean Ziegler, qu’on a connu mieux inspiré, participer à cette pantalonnade au risque de se faire la caricature de lui-même, cette caricature dans laquelle, justement, ses adversaires voudraient l’enfermer. Une scène nous montre des gens cachés dans les abris et regardant le téléjournal : sur l’écran on voit Ziegler nous rappeler tous les crimes passés et présents de la Suisse et nous expliquer que le temps est venu pour nous de payer nos forfaits. On reste sans voix devant une explication si anti-scientifique, si irrationnelle et si invraisemblable des phénomènes climatiques… Ce n’est plus le Ziegler marxiste qui parle (la justice divine, ça ne colle pas trop avec le matérialiste dialectique !), c’est le Ziegler chrétien de gauche, le Ziegler prédicateur, le Ziegler prophète de la repentance, tapant sur son gong comme le vieux Philippulus dans L’Etoile mystérieuse d’Hergé. Alors que l’écrivain socialiste a toujours mis un point d’honneur à distinguer le peuple suisse de certaines formes de pouvoir liées à notre pays (le Conseil fédéral, les banques, les lobbys pharmaceutiques et agro-alimentaires, etc.), cette distinction essentielle passe ici à la trappe et on a nettement l’impression que Ziegler s’est fait piéger.

Sans surprise, Heimatland, sous-titré en français L’Amère Patrie, a réussi à obtenir les financements dont il avait besoin. Sans surprise, il a été projeté au festival de Locarno l’an dernier. Sans surprise, il a reçu le prix bernois du film. Sans surprise, il a été presque unanimement salué par les médias suisses. Sans surprise, Le Nouvelliste y a vu « une entreprise risquée » (2.11.2015), Cineuropa « l’envie de prendre la voie du politiquement incorrect » (13.08.2015) et Clap.ch de s’écrier : « Le film bouscule, met à mal et c’est salvateur à l’heure du politiquement correct ! » (14.08.2015). Inversion absolue à laquelle la presse et les sites mainstream nous ont habitués depuis longtemps. Car s’il y a bien un film suisse où le politiquement correct s’étale et prend ses aises sans le moindre complexe, s’il y a bien un film suisse où l’élément idéologique l’emporte largement sur l’élément cinématographique et où le message s’apparente à de la propagande pure et simple, c’est bien celui-là !

Lionel Rupp, un des dix réalisateurs, explique dans un entretien (Cineuropa, 14.08.2015) : « Je ne vois pas la Suisse comme un vrai pays. […] Je pense que c’est plutôt une sorte de communauté d’intérêts. » Et sa consœur Carmen Jaquier, co-réalisatrice du film elle aussi, concède : « On peut toujours critiquer ce pays et lui trouver des faiblesses mais il y a quand même des moyens pour créer. » Oui, on peut cracher dans la soupe en Suisse, c’est même une règle implicite dans le milieu de l’art sous perfusion étatique. Dès lors, c’est la critique de l’Etat et de son idéologie qu’il est déconseillé de faire, pas celle du peuple, des gens ordinaires, de la Suisse du quotidien. Dans ces conditions, pourquoi se priver alors qu’on peut régler ses comptes avec cette démocratie directe qui ne cesse de nous mettre en minorité nous, les esprits éclairés, les avant-gardes, les éléments les plus avancés de la société helvétique ?

Dans son discours télévisé, Jean Ziegler pointait du doigt les élites suisses, cause de tous nos malheurs. A force de lever les yeux vers le nuage noir qui s’amoncelait au-dessus des Alpes, il ne se rendait peut-être pas compte que l’idéologie de ces élites suisses (libéralisme, mondialisme, immigrationnisme, européisme, haine du peuple, de la patrie, de la souveraineté et de la démocratie directe), c’était précisément celle qui était véhiculée dans ce film, celle des gens qui l’avaient mandaté pour jouer ce rôle d’alibi. Heimatland est la revanche d’une certaine bourgeoisie « progressiste » sur une série de votations populaires qui n’ont pas eu l’heur de lui plaire, à commencer par celle du 9 février 2014. Ce qu’elle a perdu dans les urnes, elle tente de se le réapproprier dans la fiction. Une fiction qui nous en apprend moins sur l’état du pays que sur les arrière-pensées pas très humanistes de nos élites culturelles.

 

David L’Epée

 

9 commentaires

  1. Posté par Palador le

    Une avalanche de clichés comme d’habitude et fait pour tout ceux qui ont mauvaise conscience face à une immigration qui fait peur. Le problème c’est que tout les pays européens se comportent presque de la même façon devant ce problème d’immigration incontrôlée. Il faudra aussi à ce moment là faire un Franceland ? un Allemagneland ? un Pologneland ? Bref on n’en sort plus.

  2. Posté par David L'Epée le

    à André Verk :

    Vous faites un amalgame : je ne reproche pour ma part absolument rien aux organisateurs du NIFFF, qu’au contraire je soutiens pour l’excellent travail qu’ils font depuis maintenant une quinzaine d’années. Le festival a inauguré cette année une nouvelle section, « Amazing Switzerland », consacrée à la production suisse dans le domaine de ce qu’on appelle le cinéma de genre (fantastique, science-fiction, épouvante, etc.), ce qui est une excellente initiative. Etant donné sa nature de film catastrophe, « Heimatland » avait toute sa place dans cette programmation, même si, comme je l’ai écrit dans mon article, j’ai trouvé ce film infect. Je suis aussi favorable à la libre critique, sans concession (comme celle que je viens de produire) qu’à la libre expression de tous et à la libre programmation des festivals. « Heimatland » est une leçon de propagande peu ragoûtante mais le NIFFF est un excellent festival auquel je dois beaucoup comme cinéphile et auquel j’apporte tout mon soutien.

  3. Posté par André Verk le

    Il y a quelques jours je parlais des organisateurs du NIFF avec un pote en lui disant « Je les déteste ».
    Voilà une raison de plus.

  4. Posté par Marie-France Oberson le

    Bof… Les chiens aboient, la caravane passe…
    Ils sont en perte de vitesse; ont 50 ans de retard, sont en train de se fossiliser.Ils le savent , mais refusent de disparaître; alors comme un animal moribond, ils montrent les dents, mais elles sont usées. Plus personne ne les écoute;laissons-les « entre-soi »… offrons-leur cette « dernière cigarette du condamné »

  5. Posté par Marcassin le

    Et ils ont besoin d’être 10 pour pondre des sottises pareilles ?

  6. Posté par aline le

    Projeté à Locarno, reçu le prix de Berne, quelle références ! Alors on sait que le Festival de Locarno est un atelier protégé et le prix de Berne n’a aucune importance. Et la participation de Ziegler en dit long sur la qualité de ce film. Combien de semaines était-il affiché dans les cinémas ? Combien de prix a-t-il reçu à l’étranger ?

  7. Posté par Bussy le

    En crachant sur la Suisse, les bobos pseudo-culturels pensent s’attirer la sympathie des européens et de leur moyens financiers, mais au final, c’est le peuple suisse qui passe à la caisse !
    Il y a effectivement un gros nuage qui se forme pas seulement sur la Suisse mais toute l’Europe, et quand ça tournera mal, je me réjouis de voir tous ces bobos bien-pensants tourner leur veste !
    Une dernière chose : si la Suisse est tellement haïssable, pourquoi tous ces bobos adeptes de mondialisme ne vont-ils pas vivre ailleurs ? Pourquoi ne franchissent-ils pas les frontières ?

  8. Posté par Peyhem Veys le

    La tempête qui menace n’est pas sur notre pays, elle est bien ancrée dans le citron de ces boboïsants. Les dégâts d’ailleurs, sont déjà bien visibles…

  9. Posté par Noel Cramer le

    Bien dit ! L’autoflagellation a l’avantage de ne pas provoquer l’ire de l’étranger… C’est l’expression de la petitesse lâche qui craint le jugement et cherche à se faire contempler avec condescendance bienveillante …

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