Démocratie. Les bruissantes abeilles du messianisme démocratique

Jan Marejko
Philosophe, écrivain, journaliste
PenseursMarejko25.3.15

 

La démocratie aujourd’hui a pris une dimension messianique. Elle vise en effet à inclure tout et tous dans une grande chaleur « maïdanesque » où toutes les différences, inégalités et préjugés fondront comme neige au soleil. Alors la paix régnera pour les siècles des siècles, c’est sûr ! Et puisque pas un jour ne se passe sans qu’il ne nous soit dit, asséné, susurré, que les démocraties ne se font pas la guerre, une démocratie planétaire, c’est la clé du paradis. C’est simple tout de même ! Portez partout la bonne nouvelle démocratique et les conflits disparaîtront. Si cela n’est pas du messianisme, je rends mon tablier.

Les États-Unis avec leur messianisme viscéral se sont faits les porteurs de cette bonne nouvelle. L’idée de « manifest destiny » éclose au 19ème siècle est toujours présente dans les profondeurs de cette nation et soutient les efforts de Washington pour répandre partout la démocratie avec le soutien d’environ mille bases militaires dans le monde. Dans la tradition juive puis chrétienne (très présente aujourd’hui dans le nouveau monde) le messie est un homme mais il peut aussi consister en une communauté régénérée car le berger va conduire ses brebis vers de nouveaux pâturages : la société sans classe pour les Russes après 1917, un troisième Reich pour les nazis à partir de 1933, une nation pour les colons américains partis à la conquête de l’Ouest. Tout cela se fond aujourd’hui dans le mythe d’une démocratie universelle. Cet élan vers un autre monde n’est pas nouveau. Déjà au 8ème siècle avant J.-C. Isaïe parlait d’une nouvelle terre et de nouveaux cieux.

Le problème de la démocratie messianique est que maintenant, avec la lutte contre le terrorisme, il faut intégrer des populations en sentiment d’exclusion, parce que ces populations sont des réservoirs potentiels de réseaux djihadistes. C’est donc non seulement vers l’extérieur qu’il faut répandre la démocratie pour éviter les guerres tout en les faisant, mais aussi vers l’intérieur pour lutter contre ce sentiment d’exclusion. Finalement la conquête d’une nouvelle terre et de nouveaux cieux exigera, comme toujours, des guerres ou des croisades. A l’intérieur pour changer les mentalités, à l’extérieur pour éliminer des méchants comme Bachar. Si Donald Trump est élu, la démocratie messianique américaine sera encore plus agressive mais, même sans lui, elle le deviendra.  Comme on vient de voir avec Isaïe, le messianisme est une constante dans l’histoire universelle. Hier, c’était Moscou, avec le Komintern qui voulait exporter la révolution partout dans le monde. Aujourd’hui c’est Washington avec des Starbucks et des drones.

Le pauvre baudet de la démocratie messianique ploie sous les charges : régimes à renverser pour éliminer des menaces à la paix mondiale – inclusion d’individus qui se sentent exclus de la grande course à la consommation, suppression de tout ce qui pourrait stigmatiser telle ou telle partie de la population. Le baudet va donner des coups de sabots : guerre à l’extérieur pour faire advenir une paix planétaire – démocratisation à l’intérieur pour éviter la guerre civile en transformant des terroristes potentiels en d’heureux consommateurs. Les tâches qui attendent les démocrates sont lourdes, mais heureusement nous avons des Brigades de la paix avec succursales à Berne et Genève. Elles vont bientôt monter au front.

Au fait, est-ce le consumérisme que nous voulons propager, ou la démocratie ? J’entends déjà des experts m’expliquer avec PowerPoint que ce ne sont point là des buts incompatibles. Et je vois déjà des comités se réunir dans de beaux hôtels à Davos ou ailleurs pour promouvoir cette compatibilité. Notre monde bruisse nuit et jour de charmantes abeilles tout occupées à faire le miel de notre bonheur par la consommation et des débats citoyens : ONG au-dessus de tout soupçon – comités onusiens ou bruxellois – réseaux sociaux bruissants eux aussi. Il y a tant de grosses et petites bêtes qui nous menacent : les terroristes évidemment, mais aussi les chauffards et puis diverses bactéries contre lesquelles des bataillons de chercheurs sont mobilisés. Il ne s’agit pas seulement de garantir la sécurité des populations mais de les entraîner dans une grande marche vers un avenir radieux.

Les médias, tout occupés au service d’ordre de cette grande marche, font du zèle : ils désignent quotidiennement tout ce qui ne va pas. A tel point qu’on a l’impression, après un TJ, que plus rien ne va. Lorsqu’une grosse bête comme le terrorisme commence à mordre, ils perdent les pédales et font exactement ce que veulent les djihadistes : « produire des effets psychologiques qui sont sans commune mesure avec ses résultats purement physiques » (Raymond Aron).

Bref, c’est la guerre sur tous les fronts ! Au nom de la paix bien sûr !  L’omniprésence du mot de mobilisation est significative : on se mobilise contre le chômage, contre l’exclusion, contre le cancer, pour les droits de l’homme. C’est un peu angoissant car, dans cette mobilisation générale ou, comme disent les Allemands avec plus d’éloquence, dans cette « Kriegsmobilmachung », on perd la paix de vue, comme en 14 dans les tranchées.

Comme le reste, la démocratie s’est globalisée et c’est ce qui la rend messianique. Il serait peut-être temps de se souvenir que tous les mouvements messianiques n’ont pas seulement échoué mais se sont terminés dans des bains de sang ou des exterminations : Massada en 130 de notre ère – shoah et goulag au vingtième siècle. On me dira que les démocrates, avec à leur tête les Américains, sont gentils. Certes, mais hélas les gentils se rassemblent souvent autour d’une guillotine ou d’un camp de concentration. Ils veulent tellement faire le bien de l’humanité qu’on leur pardonne tout au début. Après, on se mord les doigts.

Jan Marejko, 8 mars 2016

 

Notes : C’est en 65,17-21 qu’on trouve chez Isaïe : « Ainsi parle le Seigneur : Oui, voici : je vais créer un ciel nouveau et une terre nouvelle ». La citation de Raymond Aron se trouve dans Paix et guerre entre les nations, 1962. Le Komintern était l’organisation internationale communiste chargée, « par tous les moyens possibles », de renverser dans le monde entier la bourgeoisie. A l’époque, le califat, c’était un soviet planétaire.

 

 

10 commentaires

  1. Posté par Marejko le

    @Christian Addy: on peut dire que l’histoire est une longue série de messianismes dévoyés. Ce n’est pas une consolation.

  2. Posté par Renaud le

    Le règne du Messie peut être compris tout aussi bêtement par l’islam qu’il l’est par le messianisme athée que Jan Marejko dénonce, c’est à dire compris sur un plan seulement temporel. Et c’est le cas pour la totalité des musulmans avec lesquels j’ai discuté. Et nous voilà dans un monde où deux camps s’affrontent qui commettent des erreurs symétriques mais apparentées. Rien à voir donc avec le temps du nazisme où il y avait (à peu près) un camp du bien.

  3. Posté par christian Addy le

    Le terme « messianique » me questionne quelque peu. L’Islam ne peut-il pas alors, si on en croit les dernières études notamment Edouard-Marie Gallez, Robert Kerr, patricia Crone et surtout Christoph Luxenberg, en faire partie, sinon sur le rapport au Messie, du moins dans la méthode ? Le raccourci « Massada Shoah » me laisse un peu sur ma faim. N’y a-t-il pas de plus importante cause à cette surcharge ?

    Le commentaire de « Renaud » (8 mars 2016) : « Suppression des cultures réduites au folklore, suppression des nations réduites à des places de marché du Marché, suppression des sexes réduits à des attributs érotiques interchangeables, suppression des mères réduite à des ventres bientôt artificiels, suppression des pères empêcheurs de consommer en rond, suppression des individus remplacés par des robots,… » m’apparaît comme ne relevant pas d’une surcharge du messianisme mais peut-être au contraire comme de son dévoiement (?)

  4. Posté par Renaud le

    A propos du messianisme démocratique ou plutôt démoncratique. A la base du délire européen il y a une perversion du christianisme. Perversion qui comprend saint Paul (il n’y a plus ni homme ni femme ni juif ni chrétien, … ») sur un plan temporel alors que pour un christianisme non perverti le Royaume n’est pas de ce monde. Théorie du genre, interchangeabilité des être humains qui entraine l’immigrationisme, destruction des cultures différenciées, indifférence vis à vis de toutes formes de sexualité et de procréation, etc procèdent de ce délire « religieux » qui est la religion du temporel, l’absolutisation du temporel.

  5. Posté par Renaud le

    Cher Jan, je suis d’accord avec vous, prévoir le futur c’est le déjouer pour laisser place à l’avenir dont la différence avec le futur est que l’avenir n’est pas déterminé, n’est pas maitrisable.

  6. Posté par Jan Marejko le

    @alticor. Merci de m’avoir signalé l’interview de Francis Cousin. Vous avez raison : je suis très proche de lui, mais aussi très loin. Quoi qu’il en soit, j’ai été fasciné et je projette d’écouter les interviews disponibles sur Canal Méridien Zéro.

  7. Posté par Sancenay le

    La sagesse même face à l’ouragan ambiant de vanité, de mensonge et de cynisme.

  8. Posté par Marejko le

    Cher Renaud, votre vision est juste et terrible. Mais pas complètement juste, ni complètement terrible. Rien n’est écrit d’avance. Peut-être qu’une des premières formes de la foi est de croire que justement rien n’est écrit d’avance ou, ce qui revient au même, que les hommes ne sont pas maîtres de leur destin.

  9. Posté par alticor le

    Merci pour cet excellent article Monsieur Marejko,ça me fait penser a une interview de Francis cousin qui rejoins votre analyse…..
    https://www.youtube.com/watch?v=zTsi1UyoUlo

  10. Posté par Renaud le

    Suppression des cultures réduites au folklore, suppression des nations réduites à des places de marché du Marché, suppression des sexes réduits à des attributs érotiques interchangeables, suppression des mères réduite à des ventres bientôt artificiels, suppression des pères empêcheurs de consommer en rond, suppression des individus remplacés par des robots, avec en dernier lieu quelques transhumanistes richissimes et immortels qui subsisteront un temps avant de se suicider.

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